Grand A le mag - 4 : Décembre 2019

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Olivier Zerbib Olivier Zerbib
Edwin Mootoosamy Edwin Mootoosamy

paroles d'Olivier Zerbib

Plutôt que de nous focaliser sur les dernières applications du numérique, il est parfois utile de s’intéresser aux activités qui lui résistent (l’enseignement, la lecture…) ou qui sont relativement délaissées (le secteur sanitaire et social, le ménage).

paroles d'Edwin Mootoosamy

Nous sortons de la phase d’euphorie liée au développement de l’utilisation d’Internet. Cette période a été bercée par les promesses originelles d’émancipation, de démocratisation, d’horizontalité qui prennent leurs sources dans les imaginaires libertaires dont Internet a été une forme de cristallisation.

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Une innovation comme les autres ?

Révolution ou recomposition socio-technique ? Quitter les définitions binaires du numérique à l’aide des sciences sociales

Innovation digitale et économie. Révolution numérique et société. Nouvelles technologies et culture.
Lorsqu’il est question de numérique, le recours à des modes de description opposant technique et société est fréquent. Tout se passe alors comme si les technologies numériques répondaient à des logiques propres, internes, imposant leurs effets à une économie et une société conçues comme leur étant extérieures, étrangères, parce qu’ancrées dans d’anciens modes d’organisation. Pourtant, les sciences sociales ont, depuis de nombreuses années désormais, produit une série de travaux censés nous vacciner contre ce genre d’approches déterministes, analysant platement les évolutions sociales comme des réponses aux innovations techniques. Si le terme de « numérique » renvoie à un ensemble de technologies dont certaines contribuent en effet à recomposer des pans entiers de l’activité économique et sociale, les phénomènes englobés sous cette dénomination sont bien plus disparates et complexes qu’il n’y paraît, et les frontières entre sciences, techniques et sociétés, bien plus mouvantes que ne le laissent entendre le recours à des termes distincts pour décrire une réalité hybride.


Un numérique, des numériques ?


Les technologies numériques recouvrent un ensemble de techniques et de savoirs ayant en commun de coder l’information de façon binaire, digitale, et non plus analogique. Cela recouvre de fait une grande variété d’activités de recherches, de conception et de développement techniques et industriels, et bien entendu d’usages. La plupart de ces activités ont émergé et se sont diffusées géographiquement et socialement depuis de nombreuses décennies, à tel point qu’il est inadapté de les qualifier de « nouvelles technologies » ou d’« innovations ». Comme celles qui se sont développées à partir du charbon, de l’électricité ou du pétrole, la plasticité et l’adaptabilité des technologies issues du numérique leur assure une présence dans une grande diversité de contextes, innovants ou non.


Des technologies hors-sol ?


Matérialisées dans de très nombreux espaces sociaux ou dispositifs techniques, il n’en reste pas moins que les applications du numérique sont pensées par des êtres humains pour des êtres humains vivant en société. Leurs logiques de mises en forme et de circulation n’échappent donc pas aux dynamiques historiques, économiques, sociales et culturelles des pays qui les voient naître ou être utilisées. Ici ou là, à tel moment, il est possible d’imaginer une innovation numérique plutôt qu’une autre, envisageable de la commercialiser ou pas, intéressant de l’utiliser ou non, souhaitable de la voir se transformer ou pas. Plutôt que de nous focaliser sur les dernières applications du numérique, il est parfois utile de s’intéresser aux activités qui lui résistent (l’enseignement, la lecture…) ou qui sont relativement délaissées (le secteur sanitaire et social, le ménage). Cela donne une bonne indication des priorités que nos sociétés se donnent ou plus exactement, que la plupart des groupes qui mettent à l’agenda ces innovations se fixent.


Accélérations ?


S’il est impossible de réduire le terme « numérique » à celui d’« innovation » du fait de la diversité des technologies qu’il désigne, il est de la même façon caricatural de penser qu’il produit - en tout temps et en tout lieu - des effets d’accélération et de révolution. Parce que ces technologies recomposent des pratiques qui évoluent le plus souvent selon des dynamiques qui leur sont propres, les évolutions suscitées par l’emploi du numérique dans un secteur peut aussi bien servir des fins de transformation rapide que de maintien de positions et de rapports de force. Il est ainsi intéressant de noter que certaines des innovations décrites comme disruptives par certains (Uber dans le secteur du transport, Netflix dans celui de la diffusion télévisuelle, etc.) sont analysées par d’autres comme des formes exacerbées de capitalisme et donc, de maintien de systèmes de dominations sociotechniques. La révolution numérique, n’est alors ni nécessairement avérée, ni forcément souhaitée par tous.


On le voit, il est difficile de réduire le numérique à une forme univoque d’innovation, intervenant selon les mêmes modalités, les mêmes effets et les mêmes significations dans tous les espaces sociaux. En cela, il offre aux chercheurs en sciences sociales à la fois un terrain de jeu stimulant et de nouvelles méthodes d’analyses inédites.



Une lecture alternative de l’innovation numérique : 3 questions à Edwin Mootoosamy


Le numérique constitue-t-il une innovation comme les autres ?


Le numérique est avant tout une innovation technique. Nous l’oublions souvent mais Internet ce sont des milliers de routeurs, des immenses centres de données et des kilomètres de câble qui traversent les océans. Sur cette infrastructure technique, nous avons développé des innovations d’usage, de produit, de modèle économique, d’organisation… Nous nous écartons de plus en plus de la physicalité d’Internet. Il y a encore peu de temps, les startups parisiennes s'installaient dans le Sentier car la Bourse, juste à côté, a été le premier lieu raccordé à la fibre à Paris.

En cela Internet se rapproche d’innovations comme la voiture qui, sans le réseau de routes, de stations-services et donc d’approvisionnement en carburant, de garagistes, serait bien inutile.

Mais ce qui fait qu’Internet se démarque des autres innovations, c’est l’échelle et la rapidité de déploiement : en l’espace de 50 ans cette innovation a profondément bouleversé la façon dont on travaille, consomme, vit.


Comment cette révolution s’inscrit-elle dans l’imaginaire du futur ?


Nous sortons de la phase d’euphorie liée au développement de l’utilisation d’Internet. Cette période a été bercée par les promesses originelles d’émancipation, de démocratisation, d’horizontalité qui prennent leurs sources dans les imaginaires libertaires dont Internet a été une forme de cristallisation.

Aujourd’hui, l’heure est à la gueule de bois. Internet devient un des leviers de la prolétarisation, de la destruction de notre modèle social, d’une forme de déshumanisation des relations. L’idéologie libérale la plus radicale a su récupérer l’innovation technologique. Ce n’est pas si étonnant puisque les idéologies libertaire et libérale sont pétries du même souci de liberté, du même socle anthropologique.


Quelles sont ses promesses notamment en matière de communs numériques, de pratiques de partage ?


Il est clair que le numérique tel qu’on le connaît aujourd’hui détruit plus d’emplois qu’il n’en crée, mais la création d’emplois n’a jamais été son propos. Il a, dans un premier temps, permis l’optimisation - faire mieux avec moins - et donc d’augmenter la performance économique. Saura-t-il, dans le temps qui est le nôtre, être réellement créateur de valeur ? Un “autre numérique” est-il possible ?

Un numérique qui viendrait en soutien et non comme substitution de nos sociabilités, un numérique qui libère plutôt qu’il exploite. Là le rôle du politique est primordial pour permettre et faciliter des expérimentations de ce numérique émancipateur qui ne peuvent avoir lieu qu’à l’échelle locale.


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