Grand A le mag - 4 : Décembre 2019

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G-Jourdan-1.jpg Gabriel Jourdan
Pendant la séance de créativité à l’Agence … Photo prise par les étudiants le 12/02/2018 Pendant la séance de créativité à l’Agence
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Nombre d’annonces déposées sur BlaBlaCar au départ de Grenoble le vendredi 19/10/2018. Carte réalisée par les étudiants. Nombre d’annonces déposées sur BlaBlaCar au départ de Grenoble le vendredi 19/10/2018. Carte réalisée par les étudiants.
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Atelier IUGA/Agence

Des espaces physiques naissent-ils des usages numériques ? L’exemple du covoiturage

Retour sur l’atelier 2018-2019 commandé par l’Agence au Master IDT² (ingénierie du développement territorial et des transitions) de l’IUGA (Institut d’urbanisme et de géographie alpine).


Cette commande s’inscrit dans le cycle « villes et territoires intelligents » impulsé en 2017 par le Conseil scientifique de l’Agence. L’objectif était de comprendre comment les usages du numérique s’inscrivent sur le territoire, à partir de l’hypothèse suivante : « certains lieux de rendez-vous qui émergent grâce au numérique pourraient devenir des nouvelles centralités. » Les étudiants ont été appelés à travailler sur les points de covoiturage, en lien avec les ambitions affichées dans le PDU (plan de déplacements urbains) de l’agglomération grenobloise sur le développement de cette solution de mobilité, en particulier pour les usages quotidiens (domicile-travail).

Un travail en trois temps


Pour répondre à notre commande, les étudiants ont suivi trois étapes :

  1. Recueil d’information sur le covoiturage dans la région grenobloise.

  2. Analyse de 7 points de rendez-vous de covoiturage : observation in situ, enquête auprès d’usagers du covoiturage mais aussi de commerçants implantés à proximité du lieu de rendez-vous, et entretiens avec les acteurs institutionnels en charge de la gestion des espaces publics concernés. Les lieux de RDV ont été identifiés grâce à l’analyse des données BlaBlaCar (Grenoble Vallier-Catane, gare de Grenoble, domaine universitaire, Voreppe) complétés par deux points de dépose-reprise liés au service Illicov (Saint-Nizier-du-Moucherotte et Seyssins Le Prisme).

  3. Séance de créativité pour imaginer « le point de covoiturage de demain » à partir de deux sites-test analysés par les étudiants : Vallier-Catane et Voreppe. Cette séance a mobilisé 4 usagers du covoiturage et 7 salariés du Département de l’Isère, de Grenoble-Alpes Métropole, de l’Agence Écomobilité de Chambéry, du groupe Transdev (spécialisé dans les transports publics et la mobilité), de l’Université Grenoble-Alpes et de l’Agence d’urbanisme.


Un manque de données sur la pratique du covoiturage


Les étudiants se sont très vite heurtés au manque de données disponibles pour quantifier l’usage du covoiturage et identifier les points de rendez-vous associés.

Pour le covoiturage longue distance, le site de BlaBlaCar propose une interface de programmation d’application (API) qui permet de collecter les annonces au départ d’une ville. Toutefois, cette donnée présente plusieurs limites :

  • Absence d’informations sur le nombre de passagers transportés : entre 15 % (en semaine) et 25 % (le vendredi) des places proposées par les conducteurs sont effectivement réservées par un passager selon les enquêtes réalisées par les étudiants.

  • Imprécisions potentielles sur les lieux de rendez-vous : les questionnaires réalisés dans le cadre de l’atelier soulignent que dans environ le quart des cas, conducteur et passagers négocient un autre point de rendez-vous que celui initialement proposé dans l’annonce. Cette information n’apparaît donc pas dans les données collectées via l’API de BlaBlaCar.

Pour le covoiturage quotidien (courte distance), il n’existe pour l’instant aucune donnée sur les pratiques de covoiturage1. Pour obtenir des informations sur ces pratiques émergentes, les étudiants ont réalisé des entretiens auprès d’acteurs locaux porteurs d’actions sur ce sujet : Département de l’Isère, Grenoble-Alpes Métropole, Parc naturel régional du Vercors, plan de mobilité inter-entreprises de la Presqu’Île Scientifique de Grenoble, coopérative Rézo Pouce (présente à l’échelle nationale, elle propose des lignes d’autostop organisées en lien avec plusieurs collectivités de la région grenobloise), entreprise grenobloise La Roue Verte qui propose le service Illicov pour faciliter le covoiturage quotidien entre le Plateau du Vercors et l’agglomération grenobloise.


Covoiturage longue distance : des flux modestes mais très connectés


Sur une semaine d’octobre 2018, 2 800 annonces2 ont été proposées au départ de Grenoble et des communes environnantes sur le site de BlaBlaCar. Cela représente environ 350 annonces par jour sauf le vendredi, jour de pointe avec environ 700 annonces proposées surtout l’après-midi, en lien avec les départs en week-end et, surtout, le retour des étudiants vers leur domicile familial.


Quelques points de rendez-vous se détachent nettement (cf. carte ci-contre) : Grenoble Vallier-Catane, Grenoble Gare et Grenoble Porte de France en semaine. Deux autres points de RDV se détachent uniquement les vendredis : Domaine universitaire (parking de Condillac) et Grand’Place.


Des points de RDV spontanés, sans attente en matière aménagement


Les points de RDV de covoiturage n’ont généralement pas été initialement conçus pour cette fonction. Cette pratique a émergé spontanément, car les sites sont commodes (proches des autoroutes et/ou des transports en commun) et aisément identifiables par les usagers. Dans ce contexte, conducteurs et passagers font avec ce qui existe : stationnement en double-file, usage de parkings privés (stationnements réservés aux clients de commerces), demi-tour en pleine voie… Cela suscite des dysfonctionnements (insécurité routière), voire des mécontentements (commerçants dont le parking est détourné de son usage initial).


Malgré tout, une part significative des usagers estime qu’il n’est pas nécessaire d’aménager les points de RDV. Pour eux, le covoiturage est un mode de transport qui s’organise entre particuliers, sans nécessiter le besoin d’une intervention publique.


Lorsqu’elles sont exprimées, les demandes d’aménagement souhaitées par les usagers sont basiques : bancs, abris, éclairages. Peu d’attentes sont formulées sur la présence de commerces : les passagers font leurs achats avant et craignent de « louper » leur covoiturage s’ils prennent le temps d’aller dans un commerce. Les magasins situés au niveau du point de RDV de Vallier-Catane (boulangerie, superette…) sont d’ailleurs très peu fréquentés par les covoitureurs. Enfin, les utilisateurs de BlaBlaCar étant pour l’essentiel équipés en smartphone, ils n’expriment pas d’attente sur des services numériques au niveau du point d’attente.



Plus largement, les acteurs publics semblent peu informés des usages constatés aux points de RDV étudiés. La séance de créativité a permis aux acteurs publics présents d’en prendre conscience (sites de Vallier-Catane et de Voreppe) ainsi que de leurs conséquences en termes de sécurité des déplacements et d’occupation de l’espace public (ex. : risque d’accident lié à du stationnement sur une piste cyclable, encombrement des trottoirs par des voitures en stationnement).


Par ailleurs, pour son offre de covoiturage quotidien Illicov, la société La Roue Verte a eu beaucoup de mal à obtenir des autorisations auprès des collectivités pour la mise en place de dispositifs amovibles signalant les points de dépose-reprise sur l’espace public.


Inversement, certaines initiatives portées par les acteurs publics semblent encore peu appropriées par les usagers. Ainsi, l’emplacement dédié au covoiturage créé par la Métropole dans le secteur de Vallier-Catane se situe à l’écart des points de RDV informels BlaBlaCar. Il semblait encore peu utilisé lorsque les étudiants ont fait leurs observations de terrain en novembre 2018 .


Du "point de rdv informel" à la "gare de covoiturage" ?


Les observations et enquêtes réalisées par les étudiants soulignent que les points de RDV étudiés n’ont pas le potentiel pour devenir des centralités multifonctionnelles. En effet, les flux générés par le covoiturage sont faibles (100 à 150 annonces par jour au départ du site le plus fréquenté, Vallier-Catane), ce qui reste très largement insuffisant pour rentabiliser des commerces et services fonctionnant avec la clientèle de passage.


Pour autant, la séance de créativité a souligné l’enjeu de créer des « centralités du covoiturage » dont la localisation s’inscrirait dans l’imaginaire collectif des utilisateurs comme des non-utilisateurs, à l’instar des gares SNCF ou de certains pôles d’échanges majeurs. La mise en place de ces centralités pourrait constituer un levier pour stimuler la pratique du covoiturage quotidien (trajets domicile-travail) et accompagner l’essor du covoiturage longue distance.


Ces « gares de covoiturage » devraient s’inscrire sur des sites où la pratique est déjà ancrée, qui seraient « remis à niveau » pour en faire des lieux fonctionnels, sûrs et agréables à utiliser. Cela permettrait de transformer l’image du covoiturage, et d’attirer ainsi une nouvelle clientèle qui peut être actuellement rebutée par la piètre qualité des points de rendez-vous existants.


Au-delà du covoiturage... Quelle articulation entre territoire et pratiques numériques ?


Trois enseignements sur l’articulation entre territoire et pratiques numériques peuvent être tirés :

  1. L’exemple des points de RDV pour le covoiturage, mais aussi des livreurs à vélo, des trottinettes électriques ou des cars Macron souligne que, dans le champ des transports, les usages numériques s’incarnent physiquement, le plus souvent de façon imprévue ou non anticipée par les acteurs publics. Quel dispositif d’observation et de décision pour identifier et répondre rapidement aux enjeux posés par ces nouveaux usages ?

  2. Il peut exister des décalages entre « les besoins exprimés par les usagers » et « le discours sur le numérique et les innovations associées portés par les entreprises ou les acteurs publics ». Par exemple, lors de la séance de créativité, plusieurs professionnels présents ont évoqué la nécessité d’équiper les points multimodaux d’écrans interactifs alors que l’enquête a souligné l’absence d’attentes sur ce sujet exprimée par les usagers du covoiturage.

  3. Le numérique n’est pas forcément suffisant pour faire émerger de nouveaux comportements. Plus largement, les exemples étrangers (États-Unis, Espagne, Canada…) montrent que la mise en place de voies réservées aux véhicules transportant plusieurs personnes et d’un système de parkings / points de dépose-reprise sont déterminants pour faire émerger un usage important du covoiturage. Dans ce cadre, l’expérimentation d’une voie réservée au covoiturage sur l’A48 – qui débutera en 2020 – sera à suivre attentivement…

1 Toutefois, l’enquête mobilité certifiée Cerema (EMC2) – nouvelle appellation des enquêtes ménages déplacement – en cours de réalisation à l’échelle de l’aire grenobloise intègre des questions sur l’usage du covoiturage. Les premiers résultats de cette enquête seront disponibles en décembre 2020.
2 Pour mémoire, une annonce offre généralement plusieurs places pour la destination proposée.

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